Forum parlementaire international


Les élections présidentielles en Russie:
perspectives pour la politique étrangère et intérieure



Le 4 juin 1996


Biographies des panelistes



Jeremy Kinsman est, depuis 1993, l'ambassadeur du Canada pour la Fédération de Russie. Il est également accrédité auprès des pays d'Asie centrale et de l'Arménie. Après avoir fait ses hautes études à l'Université Princeton et à l'Institut d'Etudes politiques de Paris, il est entré en 1966 au ministère des Affaires extérieures. Il a été en poste, à des titres divers, à Ottawa, Bruxelles, Alger et New York avant de devenir ministre et vice- représentant permanent aux Nations unies à New York (1979-1980). Il fut ensuite successivement président du Secrétariat à la planification politique aux Affaires extérieures (1980-1981), ministre (Affaires politiques) à l'ambassade du Canada à Washington (1981-1985), sous-ministre adjoint (Affaires culturelles et radiodiffusion) au ministère des Communications (1985-1989) et sous-ministre adjoint (Affaires politiques et sécurité internationale) au ministère des Affaires extérieures (1990-1992).

Serguei Plekhanov est né à Moscou et a fait ses hautes études à l'Institut d'Etat pour les relations internationales à Moscou. Il est entré en 1968 à l'Institut pour l'Etude des Etats-Unis et du Canada dont il devint le vice-recteur en 1988. En 1985, il fit partie du groupe d'experts qui conseillait le Président Gorbatchev sur la réforme des politiques étrangère et intérieure et, à ce titre, il accompagna le Président lors de sa première rencontre au sommet avec le Président Reagan en 1985. Le Dr. Plekhanov fut, de 1989 à 1991, le consultant du réseau CBS News pour les affaires soviétiques. Depuis 1992, il enseigne en Amérique du Nord: dans un premier temps à l'Université de Californie (Collège Irvine and Occidental) puis, tout dernièrement, à l'Université York où il est professeur associé d'Etudes politiques et coordonnateur du Programme d'Etudes en transition de la même université. Son ouvrage le plus récent s'intitule Transforming Russian Entreprises: From State Control to Employee Ownership (1995).


Notes documentaires


Les élections présidentielles en Russie, dont le premier tour doit avoir lieu le 16 juin, seront lourdes de conséquences en raison de l'incertitude qui marquera le climat politique post-électoral. Les derniers sondages laissent à entendre que le résultat du scrutin conduira très probablement à un second tour (étant donné qu'aucun candidat ne devrait obtenir les 50% nécessaires). Il s'ensuivrait donc une lutte à deux entre l'actuel titulaire, Boris Elstine et le leader du Parti communiste Guennadi Ziouganov, qui se déroulerait alors le 7 juillet.

Un sondage conduit le 18 mai par l'Institut de recherche comparative révélait que Ziouganov, appuyé par une coalition de groupements politiques de gauche connue sous l'appellation "bloc populaire patriotique", était en retard de 8,4% sur Eltsine. La plupart des autres maisons de sondage, comme ROMIR-Gallup (qui donne 32% à Eltsine contre 25% à Ziouganov), font état de résultats similaires. Il n'empèche que, même si la campagne d'Eltsine semble arriver à sa vitesse de croisière, les sondages effectués en Russie peuvent être trompeurs. En effet, les gens répugnent souvent à indiquer leurs véritables préférences aux enquèteurs. En outre, une bonne partie de l'électorat est encore indécis.

Les autres candidats tirent très nettement de l'arrière. Les velléités de création d'un "troisième front" -- une coalition regroupant la plupart des candidats plus marginaux pour casser le combat Eltsine-Ziouganov (la dernière en date étant l'oeuvre de Mikhail Gorbatchev) n'ont pas réussi à se concrétiser. Par contre, les tenants de ces candidats marginaux influeront sur l'issue du scrutin au deuxième tour, ce qui explique les ouvertures faites par Eltsine à certains candidats comme Yavlinski (voir le tableau ci-dessous) pour qu'ils se désistent moyennant le congédiement de certains fonctionnaires de haut rang comme le ministre de la Défense Pavel Gratchev qui est considéré comme le responsable de la crise tchétchène.


Principaux candidats à la présidence de la Fédération de Russie

Svyatoslav Fédorov (Parti du gouvernement autonome des travailleurs)
Alexandre Lébed (Congrès des communautés russes)
Grigori Yavlinski (Parti Pomme)
Boris Eltsine (Président de la Fédération de Russie)
Vladimir Jirinovski (Parti libéral-démocrate de Russie)
Guennadi Ziouganov (Parti communiste)


Les thèmes électoraux les plus marquants sont la guerre en Tchétchènie, la criminalité et la corruption dans l'administration, et les effets sociaux néfastes de la transition vers une économie de marché. L'impossibilité pour Eltsine de mettre fin à la guerre en Tchétchènie est pour ce dernier un boulet qu'il traîne depuis le début de la campagne électorale, d'autant plus que ses adversaires ont promis de mettre un terme aux hostilités. En revanche, par un geste hardi calculé par le Président pour redorer son blason de réconciliateur et, partant, pour mousser son soutien populaire, Eltsine a entrepris, à la fin de mai, de négocier directement avec le leader tchétchène Zelimkhan Yandarbiev, ce qui conduisit rapidement à un cessez-le-feu qui devrait, dès le 1er juin, arrêter les combats qui durent depuis 17 mois.

Les efforts déployés pour transformer l'économie russe ont polarisé la société russe en deux clans, ceux qui en ont profité comme les gens d'affaires et les anciens dirigeants des firmes d'état, et ceux qui en ont souffert comme les personnes âgées, les infirmes et tous ceux qui dépendaient de la sécurité que leur offrait le système d'assistance publique. Les premiers ont tendance à se rallier à Eltsine et aux réformistes libéraux tels que Yavlinski, alors que les seconds vont plus vraisemblablement voter pour Ziouganov ou les nationalistes radicaux comme Jirinovski.

La promesse faite par Ziouganov de freiner le mouvement de réforme, ajoutée aux appels à une renationalisation des éléments clés de l'économie, comme les banques et les compagnies pétrolières, qui émanent des factions plus radicales du "front populaire patriotique", ont fait craindre qu'une victoire de Ziouganov ait pour résultat de créer de dangereuses tensions au sein de la société russe. Depuis quelques semaines, des membres influents des milieux d'affaires russes exhortent les nouveaux "rouges" (les Communistes et leurs alli‚s) et "blancs" (Eltsine et les forces de la réforme) à se réconcilier pour mitiger les tensions de ce genre au cas où Ziouganov viendrait à l'emporter.

Eltsine et Ziouganov essaient tous deux de rallier le plus grand nombre d'électeurs possible en ciblant le centre de l'opinion publique. Cette tactique semble avoir davantage profité à Eltsine car, malgré le problème de la Tchétchènie et le contentieux de l'économie, la population semble de plus en plus avoir le sentiment qu'Eltsine serait un choix moins risqué que Ziouganov. Les gens qui sont de cet avis considèrent Eltsine comme un tenant d'une réforme modérée dans un cadre institutionnel stable, alors que Ziouganov menace de venir faire ‚clater la trame sociale et, par conséquent, de polariser encore plus radicalement la soci‚t‚ russe. Cette opinion couramment répandue a des répercussions qui ont semé une certaine confusion dans le camp de Ziouganov. Soucieux de minimiser l'importance des factions les plus radicales qui réclament la nationalisation de l'industrie privée, Ziouganov a remis au 25 mai la diffusion de son programéme économique. Celui-ci évite toute rhétorique marxiste pour privilégier une approche keynesienne en insistant sur l'importance qu'il y a de ressusciter la demande. Il appelle à un contrôle des importations sans pour autant brandir la menace d'un large système de contrôle des prix ou d'une vague de nationalisations.

Les questions de politique étrangère -- par exemple l'élargissement de l'OTAN, la situation des Russes vivant dans les autres ex-républiques soviétiques, et la création d'une nouvelle mouture de l'ancien Empire soviétique par des traités faisant l'objet d'un accord mutuel comme celui qui vient d'être signé avec le Biélarus -- sont moins importantes pour la moyenne des électeurs étant donné l'importance que revecirctent les questions d'ordre intérieur. De plus, une certaine convergence est apparue dans les déclarations à saveur de politique étrangère faites par les deux candidats de tête: Eltsine et Ziouganov sont tous deux opposés à un élargissement de l'OTAN, il veulent renforcer les liens avec les anciens alliés soviétiques, et ils privilégient une accélération de l'intégration de la Communauté des états indépendants. Certes, les diffréences entre Eltsine et ses adversaires sont limitées dans le domaine de la politique étrangère -- hormis, exception de taille, avec l'ultra-nationaliste Jirinovski.

L'attitude de l'Occident et du Canada à l'égard de la Russie, indépendamment de l'issue des élections, ne devrait guère changer: une politique d'engagement positif et de soutien à l'entrée de la Russie dans les institutions et les forums internationaux qui traitent de sécurité et d'économie (comme son entrée récente à l'OCDE et au Conseil de l'Europe). Le Canada chercherait à nouer des relations cordiales avec n'importe quelle administration qui viendrait à arriver au pouvoir en Russie pour autant que la sécurité planétaire, et donc celle du Canada, ne soit pas compromise. Simultanément, le Canada a toujours défendu le processus de transformation de l'économie russe parce qu'il est considéré comme un atout pour la stabilité à long terme et parce qu'il crée des potentialités pour les entreprises canadiennes. Cette attitude devrait toutefois être mitigée -- dans le cas d'une victoire de Ziouganov -- par une meilleure prise de conscience des tensions sociales qui ont ‚t‚ et seront encore engendrées par cette transformation de l'économie, ainsi que du fait qu'une approche plus étapiste de cette même transformation risque, à court et à moyen termes, d'être plus propice à la cohésion sociale. En définitive, le Canada peut afficher un optimisme prudent quant à l'avenir immédiat de la Russie, et il peut se préparer à lui offrir son aide et ses compétences sur un mode continu de manière à ce que les changements se poursuivent dans un contexte relativement stable.
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